CHAPITRE PREMIER
Garion avait l’impression de suivre un enterrement. Les mules n’étaient déjà pas des animaux très folichons, mais le tintement de la clochette pendue à leur cou avait quelque chose de rigoureusement funèbre. Ça devait venir de leur démarche à nulle autre pareille. Enfin, celles-ci appartenaient à un marchand drasnien, un grand flandrin au regard sévère, vêtu d’un pourpoint vert, qui avait autorisé Belgarath, Silk et Garion à l’accompagner – moyennant finance – sur la route qui menait au Gar og Nadrak, de l’autre côté des collines. Le marchand en question, un certain Mulger, trimbalait un fardeau de préjugés digne du chargement de ses mules. Silk et le gaillard s’étaient détestés au premier coup d’œil, et le petit homme au museau de fouine prenait un malin plaisir à faire enrager son compatriote tout en avançant vers les pics déchiquetés qui séparaient la Drasnie du pays des Nadraks, à l’est. Mais leurs discussions, pour ne pas dire leurs disputes, tapaient presque autant sur les nerfs de Garion que le tintement lugubre des grelots de ces satanées mules.
Il faut dire que Garion avait une bonne raison d’être sur les nerfs. Il avait peur. Inutile d’essayer de se raconter des histoires. Il s’était fait expliquer en détail les paroles énigmatiques du Codex Mrin : il allait à un rendez-vous pris depuis l’avènement des temps et il n’avait aucun espoir d’y couper. La rencontre n’était pas annoncée par une mais deux Prophéties, et même s’il parvenait à en convaincre une qu’il y avait une erreur quelque part, l’autre l’amènerait à la confrontation sans merci, sans la moindre considération pour ses sentiments personnels.
— Je pense, Ambar, que vous ne comprenez pas, déclara Mulger de ce petit ton acide et supérieur que certains individus emploient avec les gens qu’ils affectent de mépriser. Le fait que je sois ou non patriote n’a rien à voir là-dedans. Le commerce est primordial pour la Drasnie, et si les gars dans votre genre persistent à se faire passer pour des marchands, d’ici peu, les honnêtes Drasniens ne seront plus les bienvenus nulle part.
Avec un sixième sens typiquement drasnien, Mulger s’était tout de suite rendu compte que Silk n’était pas ce qu’il prétendait être.
— Allons, allons, Mulger, répondit Silk avec une certaine condescendance, ne soyez pas si naïf. Tous les agents de renseignement, les Tolnedrains, les Murgos et même les Thulls, procèdent de la même façon, dans le monde entier. Et comment voudriez-vous que je m’y prenne ? Que je me promène avec une pancarte arborant l’inscription « Espion » ?
— Franchement, Ambar, vous pouvez faire ce que vous voulez, je m’en tamponne, riposta Mulger en durcissant le ton. Seulement je commence à en avoir marre d’être mal reçu partout à cause d’individus de votre acabit.
— Qu’est-ce que vous voulez, Mulger, c’est la vie, contra Silk avec un sourire impudent, et vous auriez intérêt à vous y faire, parce que ça n’est pas près de changer.
Désarçonné, Mulger lorgna son adversaire d’un œil noir, puis il dut décider que, tout bien pesé, il lui préférait la compagnie de ses mules, car il se détourna brusquement et remonta la colonne.
Belgarath releva la tête comme s’il émergeait de l’apparente léthargie où le plongeaient les longues chevauchées.
— Vous ne pensez pas que vous attigez un peu ? protesta-t-il. Ne le faites pas trop enrager ou il vous dénoncera aux gardes-frontières, et nous ne sommes pas près d’entrer au Gar og Nadrak.
— Nous ne risquons rien, mon bon ami. Tout ce qu’il gagnerait à porter le pet, ce serait d’être soumis à la même enquête que nous, et je ne connais pas un marchand au monde qui ne dissimule dans ses paquets une ou deux petites choses qui ne devraient pas s’y trouver.
— Vous ne pouvez pas vous empêcher de l’asticoter, hein ? reprit Belgarath.
— Ça m’occupe, répondit Silk en haussant les épaules. Sans ça, je serais obligé de regarder autour de moi, et le paysage de la Drasnie orientale me rend neurasthénique.
Belgarath poussa un grognement hargneux, tira son capuchon gris sur sa tête et replongea dans sa torpeur.
Garion retourna à ses sinistres ruminations. La Route des Caravanes du Nord balafrait, blanche cicatrice, la morne lande semée d’épineux grisâtres. Le ciel était bouché depuis près de deux semaines par des nuages plus secs qu’un édredon. Et la caravane avançait à une allure de tortue dans un monde sans ombre et sans relief, vers les montagnes austères qui barraient l’horizon.
C’est surtout la profonde injustice de l’affaire qui démontait Garion. Il n’avait rien demandé à personne. Et surtout pas d’être sorcier. Ça ne lui disait rien d’être roi de Riva. Il n’était même pas sûr de désirer se marier avec la princesse Ce’Nedra, sauf que, là, il n’était pas très fixé. La petite princesse impériale pouvait être absolument adorable quand elle voulait – quand elle voulait quelque chose. Mais la plupart du temps elle n’aspirait à rien de spécial et sa véritable nature reprenait le dessus. S’il avait délibérément souhaité tout cela, il aurait accepté sa mission avec résignation. Seulement on ne lui avait pas demandé son avis, et il avait perpétuellement envie de hurler « Pourquoi moi ? » vers le ciel indifférent.
Son grand-père étant à moitié endormi, il chevauchait avec pour seule compagnie le sempiternel murmure de l’Orbe enchâssée sur le pommeau de l’immense épée attachée dans son dos, et son enthousiasme absurde commençait à lui échauffer les oreilles. Ça lui allait bien de se réjouir de la rencontre imminente avec Torak ; c’est lui, Garion, qui allait affronter le Dieu-Dragon des Angaraks ; c’est sur ses épaules que retombait cette sanglante corvée. En fin de compte, il trouvait l’intarissable allégresse de l’Orbe pour le moins déplacée.
La frontière entre la Drasnie et le Gar og Nadrak était matérialisée par un vulgaire poteau placé en travers de la route, au sommet d’un col. Deux garnisons, une drasnienne et une nadrak, se regardaient en chiens de faïence de part et d’autre de cette barrière chimérique et malgré tout bien plus intimidante que les portes de Vo Mimbre ou de Tol Honeth. D’un côté, c’était le Ponant ; de l’autre, le Levant. Un pas, un seul, et on passait d’un monde à un autre, totalement différent. Eh bien, ce pas, Garion aurait donné n’importe quoi pour ne pas avoir à le franchir.
Silk avait vu juste : Mulger ne fit part de ses soupçons ni aux plantons drasniens ni aux soldats nadraks en armure de cuir et le petit groupe s’engagea sans incident dans les montagnes du Gar og Nadrak. Après la frontière, la Route des Caravanes du Nord grimpait en pente raide au flanc d’une gorge étroite. Le gargouillis d’un torrent impétueux fournissait un fond sonore au tintement des clochettes qui résonnait entre les parois de roche noire, abruptes, oppressantes, en haut desquelles le ciel se réduisait à un ruban gris sale.
Tout à coup, Belgarath émergea de sa somnolence, regarda autour de lui, tous les sens en éveil, jeta à Silk un coup d’œil appuyé et s’éclaircit la gorge.
— Eh bien, mon cher Mulger, nous n’avons plus qu’à vous remercier et à vous souhaiter de bonnes affaires.
Mulger interrogea le vieux sorcier de son regard perçant.
— C’est ici que nos routes se séparent, à la sortie de cette gorge, annonça Belgarath, le visage impénétrable. Nous avons affaire par là, ajouta-t-il avec un geste vague.
— Je ne veux même pas le savoir, grommela Mulger.
— Je vous comprends, dit Belgarath. Et ne prenez pas trop au sérieux les remarques d’Ambar. Il dit, par taquinerie, des choses qu’il ne pense pas vraiment. Mais il gagne à être connu.
Mulger lança à Silk un coup d’œil caressant comme un coup de matraque et s’abstint de tout commentaire.
— Bonne chance, quoi que vous mijotiez, lâcha-t-il enfin, plus pour sacrifier aux règles de la courtoisie qu’autre chose. Vous n’étiez pas de mauvais compagnons de route, le jeune homme et vous.
— A charge de revanche, mon bon Mulger, promit Silk avec une emphase moqueuse. Nous avons beaucoup apprécié votre exquise compagnie.
— Je n’ai vraiment aucune sympathie pour vous, Ambar, grinça Mulger en regardant Silk droit dans les yeux. Il me semble que nous ferions mieux d’en rester là.
— Je suis consterné, répliqua Silk avec un sourire insultant.
— Laissez tomber, grommela Belgarath.
— Je n’ai pas ménagé les efforts pour faire sa conquête, protesta Silk.
Belgarath lui tourna ostensiblement le dos.
— Enfin, Garion, tu me crois, toi, au moins ? implora Silk, les yeux brillants de fausse ingénuité dans sa tête de fouine.
— Non, démentit Garion.
— Personne ne me comprend, conclut Silk avec un soupir plaintif.
Puis il éclata de rire et s’engagea dans la gorge en sifflotant.
Ils quittèrent Mulger de l’autre côté du défilé et s’engagèrent dans un fouillis de pierraille et d’arbres rabougris, à gauche de la route, puis ils s’arrêtèrent en haut d’une crête en attendant que le marchand drasnien et ses mules aient disparu.
— Où allons-nous ? s’informa Silk en examinant les nuages qui filaient dans le ciel. Je pensais que nous allions à Yar Gurak.
— Nous y allons, confirma Belgarath en se grattant la barbe, seulement nous allons en faire le tour de façon à y arriver par l’autre côté. Je ne me fie pas à ce Mulger. Je ne voudrais pas qu’il laisse échapper une parole imprudente. Et puis nous avons quelque chose à faire, Garion et moi, avant d’entrer en ville. Ici, tiens, ça devrait aller, ajouta-t-il en indiquant un creux de verdure abrité d’un côté de la crête.
Ils descendirent dans le vallon et mirent pied à terre. Silk, qui menait leur unique cheval de bât, attacha leurs montures à un chicot d’arbre dressé non loin d’une petite source.
— Qu’est-ce que nous avons à faire, Grand-Père ? s’enquit Garion en descendant de cheval.
— Ton épée est un peu voyante, expliqua le vieil homme. Nous sommes en situation de passer le restant du voyage à répondre à des tas de questions embarrassantes.
— Vous allez la rendre invisible ? s’exclama Silk, plein d’espoir.
— D’une certaine façon, esquiva Belgarath. Ouvre ton esprit à l’Orbe, Garion, laisse-la te parler.
— Je ne comprends pas, fit Garion en plissant le front.
— Laisse-toi aller. L’Orbe fera le reste. Tu la mets dans tous ses états, alors ne fais pas trop attention si elle se met à te suggérer de drôles de choses. Elle ne comprend guère le monde où nous vivons. Détends-toi et laisse vagabonder tes pensées, c’est tout. Il faut que je lui parle et, pour ça, je suis obligé de passer par toi. Elle n’écoutera personne d’autre.
Garion s’adossa à un arbre ; un instant plus tard, il avait la tête pleine d’images étranges. Le monde lui apparaissait à travers une sorte de brouillard bleuté où tout semblait angulaire, comme si le monde se réduisait aux faces et aux arêtes d’un cristal. Il se vit chevaucher à bride abattue, son épée étincelante à la main, tandis que des hordes d’hommes sans visage fuyaient devant lui. Tout à coup, la voix de Belgarath retentit dans son crâne.
— Arrête !
Cet ordre, il s’en rendit compte, ne s’adressait pas à lui mais à l’Orbe. Puis, d’une voix réduite à un murmure, le vieil homme donna des explications et des instructions à cette autre conscience cristalline qui lui répondait avec une sorte d’irritation. Ils semblèrent enfin trouver une sorte d’accord, et l’esprit de Garion s’éclaircit.
— Il y a des moments où j’ai l’impression de discuter avec un enfant, commenta Belgarath en secouant la tête d’un air attristé. Elle ne sait pas ce que c’est qu’un chiffre et elle ne comprend même pas le sens du mot « danger ».
— Elle est toujours là, remarqua Silk, un peu déçu. Je la vois encore comme je vous vois.
— C’est parce que vous savez qu’elle y est, rétorqua Belgarath. Les autres ne se rendront pas compte de sa présence.
— Comment voulez-vous qu’ils laissent passer ça ?
— C’est assez compliqué. L’Orbe encouragera les gens à ne pas les voir, l’épée et elle. En l’examinant de près, ils remarqueraient peut-être que Garion a quelque chose sur le dos, mais ils n’auraient probablement pas la curiosité de regarder ce que c’est. En fait, il est vraisemblable que les gens ne feront même pas attention à lui.
— Vous voulez dire qu’il est devenu invisible ?
— Non, c’est juste qu’il n’attire pas le regard. Allons-y. La nuit tombe vite, dans ces montagnes.
Garion se demandait si Yar Gurak n’était pas la plus laide de toutes les villes qu’il ait jamais vues. Elle s’étendait de par et d’autre d’un torrent jaunâtre, bourbeux, qui avait ouvert une brèche dans les collines. Les rues de terre battue rampaient sur les pentes abruptes, dépouillées de toute végétation même au-delà des habitations. De vastes excavations avaient été forées à flanc de coteau et des sources suintaient dans les blessures de la terre, déversant leurs eaux boueuses dans le torrent. Tout dans la ville respirait le laisser-aller. Les constructions de rondins et de pierres brutes, aux ouvertures masquées par des sacs de toile, avaient l’air provisoires.
Des Nadraks efflanqués, à la peau sombre, ivres pour la plupart, traînaient dans les rues. Une vilaine bagarre avait éclaté dans une taverne juste avant que Garion et ses compagnons entrent en ville, et ils durent s’arrêter devant deux douzaines de Nadraks qui se roulaient dans la boue, au milieu de la rue, et tentaient, non sans succès, de se mettre mutuellement hors d’état de nuire, peut-être à jamais.
Le soleil disparaissait derrière les montagnes lorsqu’ils trouvèrent une auberge au bout d’une rue fangeuse. C’était un vaste bâtiment carré au rez-de-chaussée de pierre et à l’étage de bois, flanqué d’écuries à l’arrière. Les trois compères remisèrent leurs chevaux pour la nuit, prirent une chambre et passèrent à la salle à manger – une sorte de hangar, en fait. Ils furent assaillis par une odeur de chou à tomber à la renverse et par la fumée des lampes à huile pendues au bout de leur chaîne. Des marchands venus de toutes les parties du monde, des hommes aux yeux méfiants, entourés de murs de suspicion, dînaient par petits groupes sur les tables maculées de graisse, couvertes de miettes et de reliefs de nourriture.
Belgarath, Silk et Garion s’installèrent à une table libre, sur des tabourets bancals. Un serveur un peu éméché, au tablier poisseux, leur apporta une sorte de ragoût dans des bols en bois. Quand ils eurent fini, Silk jeta un coup d’œil vers une porte ouverte sur une taverne bruyante et jeta à Belgarath un regard concupiscent.
— Mieux vaut pas, répondit le vieil homme à la question muette du petit Drasnien. Les Nadraks sont hypernerveux, et les relations avec le Ponant un peu tendues en ce moment. Inutile de chercher les ennuis.
Silk s’inclina à regret. Ses compagnons le suivirent vers le fond de la salle et l’escalier qui menait à leur chambre. Garion éleva sa maigre chandelle et contempla sans enthousiasme les couchettes de bois mal équarri, tendues de cordes, placées le long des murs. Les matelas de paille d’une propreté douteuse avaient l’air rembourrés avec des noyaux de pêche. La pièce devait être juste au-dessus de la taverne : un vacarme invraisemblable montait jusqu’à eux.
— Nous aurons de la chance si nous arrivons à dormir, observa-t-il.
— C’est l’inconvénient des régions minières par rapport aux contrées agricoles, remarqua Silk. Même soûls comme des vaches, les fermiers éprouvent le besoin d’y mettre un peu les formes. Les mineurs sont généralement moins scrupuleux.
— Ils vont bien finir par se calmer, conjectura Belgarath avec un haussement d’épaules. La plupart d’entre eux seront dans les vapes avant minuit. Dès que les boutiques ouvriront, demain matin, poursuivit-il en regardant Silk, je voudrais que vous alliez nous acheter des vêtements, de préférence usagés, une pioche et quelques marteaux à roche. Nous les attacherons sur notre cheval de bât ; tout le monde nous prendra pour des chercheurs d’or.
— J’ai comme l’impression que ce n’est pas la première fois que vous faites ce numéro.
— Disons que ça m’arrive de temps en temps. C’est rudement pratique comme déguisement : les chercheurs d’or sont tous fous et personne ne s’étonne d’en trouver dans les endroits les plus bizarres. J’ai même trouvé de l’or, une fois, ajouta le vieil homme avec un petit rire. Une veine grosse comme le bras.
— Où ça ? s’exclama Silk, tout à coup passionné.
— Oh, quelque part par là, éluda Belgarath avec un vague haussement d’épaules. Je ne sais plus où au juste.
— Belgarath ! protesta Silk avec une note de désespoir dans la voix.
— Ne nous égarons pas. Dormons. Je voudrais partir d’ici le plus tôt possible demain matin.
Le ciel, qui était couvert depuis des semaines, s’éclaircit pendant la nuit et, quand Garion ouvrit les yeux, les premiers rayons du soleil levant tentaient bravement de franchir l’obstacle des vitres noires de crasse. Assis à la table grossière, de l’autre côté de la pièce, Belgarath étudiait une carte tracée sur un parchemin. Silk était déjà parti.
— Je commençais à me demander si tu avais l’intention de te réveiller avant midi, commenta le vieil homme en regardant Garion se redresser et s’étirer.
— J’ai eu du mal à m’endormir, hier soir, répondit celui-ci. Ils faisaient un drôle de chahut, en bas.
— Les Nadraks sont comme ça.
Une idée passa par la tête de Garion.
— Qu’est-ce que tu crois que tante Pol est en train de faire en ce moment ?
— Oh, elle doit dormir.
— Pas à cette heure-ci.
— Il est beaucoup plus tôt, là où elle est.
— Comment ça ?
— Riva est à quinze cents lieues à l’ouest, expliqua Belgarath. Le soleil n’y arrivera pas avant plusieurs heures.
— Je n’avais jamais pensé à ça, admit Garion en clignant des yeux.
— Il ne me serait jamais venu à l’idée que tu y aies pensé.
La porte s’ouvrit et Silk entra, une expression outragée sur la figure. Il jeta quelques balluchons par terre et se dirigea vers la fenêtre en tapant des pieds et en maugréant.
— Allons, qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquit Belgarath d’un petit ton anodin.
— Jetez donc un coup d’œil là-dessus, répondit Silk en lui fourrant un bout de parchemin sous le nez.
— Que se passe-t-il ? fit le vieil homme en prenant le document et en le lisant.
— Il y a des années que cette affaire est réglée, s’indigna Silk. Je me demande bien pourquoi ces trucs-là circulent encore.
— Très pittoresque, comme description. «... un homme qui ne paie pas de mine, à tête de fouine, au regard fuyant et au long nez pointu », lut Belgarath. « Un fieffé tricheur aux dés. »
— Vous vous rendez compte ? protesta Silk, mortellement offensé. Tu trouves que j’ai l’air d’une fouine, toi ? pesta-t-il en prenant Garion à témoin.
— De quoi s’agit-il ? s’informa Garion.
— J’ai eu un petit différend avec les autorités, il y a quelques années, lâcha Silk d’un ton réprobateur. Rien de bien sérieux. Je ne comprends vraiment pas pourquoi ils colportent toujours ces ignominies ! Ils vont jusqu’à offrir une récompense ! Enfin, le montant en est flatteur, ajouta-t-il suavement, après un instant de réflexion.
— Vous avez trouvé ce que je vous avais demandé ? coupa Belgarath.
— Evidemment.
— Alors changeons-nous et partons d’ici avant que votre célébrité imprévue n’attire l’attention des populations.
Le costume nadrak était surtout fait de cuir. Il se composait d’un pantalon et d’un gilet noirs, collants, et d’une tunique de toile à manches courtes.
— Je n’ai pas pris de bottes parce qu’on est vraiment trop mal dans celles des Nadraks. Ils n’ont apparemment pas vu qu’il y avait une différence entre le pied droit et le pied gauche. Qu’en dites-vous ? fit-il en inclinant son chapeau de feutre pointu selon un angle coquin et en prenant la pose.
— Il n’a vraiment pas l’air d’une fouine, hein, Garion ? susurra Belgarath.
Silk lui dédia un regard écœuré.
Ils descendirent, sortirent leurs chevaux et se mirent en selle. Silk ne se dérida pas tant qu’ils furent à Yar Gurak. Arrivé au sommet de la colline qui dominait la ville, il mit pied à terre, ramassa une pierre et la jeta furieusement sur les bâtiments entassés en dessous d’eux.
— Vous vous sentez mieux ? demanda Belgarath avec intérêt.
Silk remonta en selle avec un reniflement dédaigneux et les mena de l’autre côté de la colline.